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Comment Solon d’Athènes vint à bout d’une montagne de dettes

Le 17 octobre à 05:10

Par Andréa Andromidas

« Il faut supprimer un quatorzième du salaire mensuel. Les gens ont vécu au-dessus de leurs moyens, maintenant il faut se serrer la ceinture ! »

Voilà ce qu’on entend souvent dire aujourd’hui à propos de la Grèce, et pourtant tout le monde sait que les montagnes de dettes des banques portugaises, irlandaises, espagnoles, italiennes, allemandes et autres, sont non seulement gargantuesques, mais qu’elles ont été générées de manière tout à fait frauduleuse.

Solon d’Athènes (VIIe siècle av. J.-C.), homme d’Etat encore encensé aujourd’hui, non sans raison, comme un modèle de sagesse, fut confronté à un problème d’endettement similaire, lorsqu’il fut élu archonte en 594 av. J.-C. La situation à l’époque étant beaucoup plus évidente que celle de notre monde « mondialisé », le lecteur pourra saisir plus facilement les principes se rapportant à la situation actuelle.

Un peu d’histoire

Au VIIe siècle av. J.-C., la Grèce sombre dans une terrible crise sociale. Les soulèvements armés de l’aristocratie sont devenus monnaie courante tandis qu’une tyrannie en chasse une autre. La population, qui vit en grande partie de l’agriculture, s’enfonce dans la misère. Les paysans sont obligés d’hypothéquer leurs terres pour obtenir des prêts, et s’ils ne parviennent pas à rembourser avec la prochaine récolte, il ne leur reste plus qu’à se mettre eux-mêmes en gage ! C’est ainsi que d’innombrables citoyens endettés sont réduits en esclavage, privés de tous droits, et parfois même vendus en terre étrangère. Parmi ceux qui refusent ce sort, bon nombre doivent s’exiler. Dans la mesure où la richesse se concentre entre les mains d’un groupe de plus en plus restreint, alors que la productivité de la population ne cesse de diminuer, le pays se retrouve bientôt criblé de dettes et la guerre civile gronde.

Du poème de Solon Au peuple d’Athènes, il ressort très clairement que la dangereuse crise d’endettement qui menace de détruire le pays n’est pas le fait d’une population qui aurait vécu au-dessus de ses moyens, mais bien la conséquence de la perversité de ses gouvernants :

« Même obtenue à un prix monstrueux, la quête de la richesse reste encore votre unique but !

Vous ne respectez ni le bien sacré, ni encore les possessions du peuple, et vous volez et pillez, là où il reste encore un butin. Et vous ne tenez aucun compte des nobles règles de Dikè [1], qui certes, garde encore le silence et laisse passer ces évènements, mais qui bientôt, lorsque le temps sera mûr, sans pitié, exigera des réparations ».

Aujourd’hui

Ceux d’entre vous qui avez suivi dernièrement les interrogatoires des hauts responsables de Goldman Sachs par la Commission de Carl Levin au Sénat américain, aurez immédiatement reconnu sur quoi porte ce discours-poème. Aujourd’hui aussi, la richesse s’obtient au prix d’injustices monstrueuses. Au sommet, les gérants de Goldman Sachs vendaient, sans scrupules, des titres toxiques sans valeur à leurs clients et faisaient ensuite des gains considérables en spéculant sur leur effondrement.

Cependant, Goldman Sachs n’est pas le seul à se livrer à cette pratique. Presque toutes les banques le font. Et à la fin, est-ce aux citoyens ordinaires d’être saignés pour rembourser ces dettes ?

Solon d’Athènes a vu clair dans ce jeu rusé, prévoyant qu’à la fin tous seraient frappés par le malheur si on ne mettait pas fin à ces pratiques. Convaincu qu’il était possible de ressusciter l’assiduité au travail chez les Athéniens, il se mit à élaborer sa législation.

Sa première tâche consista à faire ce que les Grecs appelaient à l’époque « l’élimination des charges » (Seisachtheia en grec ancien). Aujourd’hui on dirait : la suppression des dettes. Mais un tollé de mécontentement s’éleva alors de toutes parts. L’aristocratie perdait d’un seul coup tout espoir de recouvrer ses prêts, mais les couches sociales les plus pauvres n’étaient guère plus enthousiastes, car elles avaient espéré une redistribution des terres. Solon, cependant, ne toucha pas aux propriétés des nobles. A la place, il leur interdit d’endetter le peuple injustement et leur ôta tout pouvoir de réduire les gens en esclavage par le biais de l’endettement.

La bataille pour la justice

Solon réprima sévèrement le mal, comme il le dit lui même. Sa législation visait avant tout à combler le profond fossé qui s’était creusé entre riches et pauvres.

Au-delà de l’annulation des dettes, sa législation prévoyait de relancer l’économie. L’agriculture de l’Attique ne suffisait pas à elle seule pour nourrir une population croissante. C’est pourquoi une grande partie de ses nouvelles lois s’appliquèrent à augmenter le nombre d’entreprises et de commerces, mettant à profit sa propre expérience de négociant. Il commença par interdire l’exportation de tout produit issu de l’agriculture, dont dépendait la survie de la population. Par contre, il promut la culture de l’olivier, afin d’encourager l’exportation d’huile d’olive.

S’attaquant ensuite à cette idée aberrante héritée de l’ancienne éthique de la noblesse, qui refusait tout travail manuel, il promulgua une loi obligeant les parents à donner une formation artisanale à leurs enfants, faute de quoi ils ne pourraient bénéficier d’aucune aide dans leurs vieux jours. Il ouvrit aussi la porte aux entreprises commerciales étrangères, à condition que leurs employés, et toute leur famille, s’engagent à devenir citoyens athéniens.

La réforme de la politique monétaire fut organisée de manière à favoriser les exportations, stimuler le désir de tous les citoyens de participer à la vie économique et relancer l’économie. De plus, il intégra une importante réforme constitutionnelle, comprenant de nouvelles lois dans les domaines de la religion et de la justice, qu’il serait trop long de détailler ici.

Solon avait reconnu un principe fondamental, plus que jamais d’actualité pour la crise financière qui nous frappe. L’injuste accumulation de dettes étrangle peu à peu la capacité productive réelle de l’économie. Si l’on maintient coûte que coûte le droit au recouvrement de ces dettes illégitimes, alors la paix sociale s’en trouve détruite et c’est la guerre civile qui s’annonce inéluctablement.

Qu’on laisse les traders, les spéculateurs, les investisseurs, les ignobles (peu importe le nom qu’on leur donne), en liberté ou qu’on les mette derrière les barreaux n’est qu’une formalité. Mais si l’on veut survivre, il faut leur ôter au plus tôt le pouvoir d’agir injustement contre la société. Nous devons leur refuser le droit d’infliger à la population le remboursement des dettes contractées ces dernières années sur le casino financier, qui n’ont de toutes façons aucune valeur.

Une fois cette décision prise, la prochaine étape sera : comment redonner à la population le goût du travail productif ? Comment relancer l’économie ? N’étant plus obligés d’engloutir des sommes insensées pour rembourser les dettes, la tâche sera beaucoup plus simple. On pourra investir dans l’économie réelle, domaine dans lequel la Grèce a, aujourd’hui, bien plus de possibilités qu’à l’époque de Solon. Le grand défi historique qui nous est posé reste le même qu’à l’époque : allons-nous décider d’être aussi sages que Solon ?

Ajoutons encore qu’il ne fut en fonction qu’une seule année, que ses lois, malgré les nombreuses tempêtes, ont perduré et que sans lui, l’antiquité n’aurait probablement jamais connu cette renaissance classique sur laquelle fut fondée notre civilisation européenne


 

Extraits d’un poème de Solon d’Athènes (592 – 559 avant J.-C.)

Nommé archonte (grand législateur) en l’an 569 av. J.-C., pour un an, Solon abrogea d’abord les lois injustes de Dracon (à qui nous devons aujourd’hui le mot draconien) et rétablit la stabilité et l’harmonie à Athènes, à travers des lois sages. Il refusa cependant le pouvoir souverain en disant qu’il ne se « ferait jamais le tyran de ses égaux ». Après avoir pacifié Athènes, il prit volontairement la route de l’exil pendant dix ans, après avoir fait jurer à ses concitoyens qu’ils vivraient en paix jusqu’à son retour. Voici malheureusement ce qui arriva. Combien de fois les hommes laisseront-ils l’histoire se répéter de la sorte ?


 

Jupiter ou le Destin qu’il représente veut que notre ville ne soit jamais détruite ; elle est en outre défendue par la fille illustre du dominateur éternel, Pallas Minerve, qui l’a bâtie de ses mains. Mais hélas ! des citoyens insensés veulent détruire eux-mêmes cette cité superbe par leur amour insatiable de l’or : ceux qui la gouvernent entassant injustice sur injustice hâtent encore sa ruine. Leur immense avidité n’a aucune borne. Ils ignorent que le bonheur de la vie est dans la modération et la tranquillité ; ils ne songent qu’à amasser des richesses par des moyens honteux.

Ils ne respectent ni les propriétés sacrées ni le trésor public ; ils pillent tout ce qui se rencontre au mépris des saintes lois de la justice.

Mais cette justice éternelle, silencieuse aujourd’hui, conserve dans sa mémoire leurs coupables rapines ; elle connaît le passé, elle voit le présent, elle arrive à l’heure marquée, elle punit enfin tant d’infamies. C’est par ces raisons criminelles qu’Athènes tout entière se trouve affligée de cruelles souffrances, que nous sommes tombés dans un esclavage insupportable, que nous avons été environnés d’horribles séditions, qu’une guerre cruelle est venue nous dévorer et qu’au bonheur le plus doux ont succédé des maux affreux. Notre ville si puissante et si aimable a été tout à coup opprimée par des hommes féroces : le crime triomphe ; l’homme de bien est exposé à l’outrage ou à la mort. Voilà les malheurs qui sont venus fondre sur Athènes. Et défié plusieurs de nos citoyens, mis à d’indignes enchères, chargés de liens comme des criminels, sont entraînés ignominieusement dans des régions lointaines.

La calamité publique envahit toutes les maisons particulières ; ni les beaux portiques ni les portes d’airain ne sauraient l’empêcher : elle monte sur les toits les plus élevés et y découvre ceux qui s’y réfugient comme s’ils étaient dans leur lit. Que les Athéniens apprennent ainsi que l’injustice est toujours la ruine des empires. Avec la justice au contraire règne la modération : elle tempère la dureté, elle abaisse l’ambition, elle repousse l’injure et l’outrage ; elle détruit les semences naissantes de la discorde, elle rectifie les jugements, elle calme les cœurs aigris, elle met un frein à la sédition ; sous son gouvernement heureux la sagesse et l’intégrité règlent toutes les actions des hommes.

Athéniens, n’attribuez pas aux dieux les maux qui vous accablent ; c’est l’œuvre de votre corruption : vous-mêmes avez mis la puissance dans la main de ceux qui vous oppriment. Vos oppresseurs se sont avancés avec habileté comme des renards, et vous, vous n’êtes que des imprudents et des lâches : vous vous laissez séduire par la vaine éloquence et par les grâces du langage. Jamais la raison ne vous guide dans les choses sérieuses.

Une force destructive s’échappe de la nue embrasée et de la grêle retentissante ; un tonnerre impétueux sort de l’éclair brillant ; le vent soulève d’immenses orages sur la mer, et souvent par les grands hommes périssent les grands Etats ; souvent les peuples imprudents se trouvent tout à coup dominés par les usurpateurs. J’avais donné par mes lois une égale puissance à tous les citoyens ; je n’avais rien ôté, rien ajouté à personne ; j’avais ordonné aux plus riches et aux plus puissants de ne rien faire contre les faibles, j’avais protégé les grands et les petits d’un double bouclier d’une force égale de chaque côté, sans donner plus aux uns qu’aux autres ; mes conseils furent méprisés : on en porte la peine aujourd’hui. »

(Traduit par Ernest Falconnet)

[1] Dikè : divinité de la justice qui symbolisait à la fois l’idée abstraite du droit et, sous de multiples formes, l’action judiciaire.

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