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Comment l’Homme vu par Schiller nous aidera à surmonter la crise

Le 12 décembre à 13:12

Par Helga Zepp-LaRouche
Présidente de notre parti frère allemand Büso et présidente internationale de l’Institut Schiller, Wiesbaden.


Chers amis et membres de l’Institut Schiller, après cette belle nourriture pour l’âme [1], nous devons maintenant nous tourner vers des choses moins agréables, vers notre sujet principal qui est plutôt effroyable. Je voudrais souligner encore une fois l’immense contraste entre la réalité et ce qui transparaît à travers les médias, par les discours des hommes politiques ou les prises de position des partis.

A en croire les médias, la réalité qui préoccupe la politique allemande se réduit au transport des déchets nucléaires et aux divers agissements des informateurs des services de renseignement, en bref des sujets qui, par rapport aux véritables problèmes, sont si insignifiants que l’on se demande comment on ose les placer au centre des débats.

Pour notre part, lorsque nos militants vont à la rencontre de la population en tenant des stands d’information sur la place publique, où ils mettent les vrais sujets sur la table et tentent d’intéresser leurs concitoyens aux solutions, ils se rendent bien compte du résultat de cette dichotomie de l’opinion par rapport à la réalité. Lorsque nous disons aux gens : « Le système financier se trouve dans sa phase ultime de désintégration, l’euro court à sa perte, le danger de guerre est très réel et risque de mener à une troisième guerre mondiale », ils répliquent : « Oh, ça ne m’intéresse pas pour l’instant ! » Ou bien « c’est possible, mais ça me laisse froid ». Ou encore : « Peut-être, mais je n’ai pas peur. Malgré tout, je n’ai pas peur. » Ce sont quelques réactions que nous avons entendues ces derniers jours.

Quel rapport avec Friedrich Schiller ? Eh bien, Schiller disait déjà à son époque que les gens sont comme des plantes rabougries, qui ont bien développé certains aspects de leur personnalité et d’autres pas du tout. Surtout pour ce qui est de leur capacité à accepter la réalité, ils ont un manque total de conception et de sensibilité. Par conséquent, pour Schiller, le besoin le plus urgent de son époque était de développer la sensibilité [traduction du mot allemand Empfindungsvermögen, qui exprime la capacité humaine d’éprouver des émotions profondes pour l’espèce humaine].

Je pense que si Schiller pouvait jeter un oeil sur ce que nous sommes devenus, il se dirait qu’en fin de compte, il avait vécu une époque heureuse par rapport à l’état barbare qui règne aujourd’hui, où, en dépit de toutes les abominations, les gens ne veulent pas les appréhender ou en sont incapables.

Après cette introduction, Helga Zepp-LaRouche passa en revue la situation stratégique, en particulier en Asie du sud-ouest, ainsi que la crise existentielle du système transatlantique, à l’origine de l’escalade militaire, pour revenir ensuite sur la manière de surmonter cette crise.

Comment trouver au tréfonds de son âme la force de faire face à une réalité aussi effrayante et de lancer la mobilisation nécessaire pour écarter le danger ?

Evidemment, l’assurance de pouvoir l’écarter, je ne peux pas vous la donner. Pourtant, où trouver un appui, dans la réalité ou dans ses propres réflexions, pour ne pas perdre la force intérieure d’agir ? J’ai réfléchi à ce sujet et je me suis dit : en fin de compte, cet appui réside dans les lois de l’univers.

Je me suis alors demandé quelles sont les traditions sur lesquelles nous pouvons nous appuyer, quels sont les penseurs du passé qui se sont attaqués au même problème ou à un problème similaire ? J’en suis arrivée à la conclusion que le premier philosophe qui se soit vraiment exprimé sur les lois de l’univers et leur relation avec l’homme et sa créativité (du moins le premier qui nous soit parvenu) est Platon. C’est dans son Timée, le seul écrit de Platon à être connu durant les 1700 ans séparant le déclin de la Grèce classique (ou la domination de l’Empire romain) et l’arrivée de la délégation orthodoxe, à l’initiative de Nicolas de Cues, au Concile de Florence en 1437, avec dans ses bagages les oeuvres complètes de Platon.

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Platon
crédit : saotome-histoire.blogspot.com

Imaginez-vous bien que pendant 1700 ans, toute la sagesse de Platon avait quasiment disparu. Il n’existait que quelques copies du Timée dans quelques monastères, où la plupart des gens ne pouvaient même pas les lire faute de connaître le grec. Platon a failli rester inconnu.

Mais ce Timée est vraiment intéressant parce que pour la première fois, dans les textes qui nous sont parvenus, s’élabore une notion de l’univers dans laquelle il est compris comme le principe universel du développement, l’homme étant le but et l’intention de ce principe.

Dans l’introduction du livre, le partenaire du dialogue Critias décrit l’histoire de l’humanité comme une succession de cultures qui sombrent, parfois à cause d’une incapacité morale, parfois suite à une catastrophe naturelle. A chaque fois qu’une culture disparaît, une nouvelle émerge et se construit sur les ruines de l’ancienne. Et l’homme, selon Timée, appréhende l’univers en dehors de lui-même et reconnaît l’existence d’une congruence ontologique avec sa propre créativité.

La caractéristique de cette créativité est le passage d’un état inférieur à un état supérieur de développement, caractéristique que l’on trouve hors du domaine humain et dans sa créativité propre, dit-il. Toutefois, dans le domaine non humain, ce développement se produit sans l’aspect volontaire et conscient caractérisant l’humain.

Autrement dit, on voit élaborée pour la première fois l’idée d’un univers s’auto-développant, dont l’homme est la force motrice.

Ces idées, que Nicolas de Cues, Leibniz et bien sûr Vernadski porteront plus loin, sont véridiques, comme nous pouvons le prouver aujourd’hui avec des méthodes scientifiques modernes. C’était une conception exacte de l’univers, à la différence des fausses conceptions de la Terre comme étant un disque, un système fermé ou une planète finie. Bref, toutes ces fausses doctrines qui resurgissent encore et toujours.

La loi biogénétique de l’évolution

Dans sa De la docte ignorance, Nicolas de Cues décrit ce que le professeur allemand Rudolf Haubst présente comme la loi biogénétique de l’évolution, en distinguant pour la première fois la partie inorganique, la partie biologique et le domaine de la raison humaine. Cues, toutefois, a un quatrième niveau, qui est Dieu, le Créateur.

Dans son esprit, ce processus d’évolution n’est pas un développement du bas vers le haut, au sens darwinien de la survie du plus fort. Pour lui, au contraire, le processus part de l’Un, dans ce cas Dieu le Créateur, qui a en quelque sorte introduit une loi de développement dans l’ordre de la création, selon laquelle chaque espèce, à chaque niveau de ces trois degrés, ne peut atteindre son plein développement qu’en participant à l’espèce supérieure.

Pour Nicolas de Cues, le développement se réalise du fait que le degré supérieur tire l’inférieur vers le haut. Par conséquent, l’homme n’est pleinement homme que s’il participe à au moins un point à l’instance supérieure, c’est-à-dire le Créateur. Autrement dit, l’homme n’est pleinement homme que lorsqu’il est créateur, lorsqu’il utilise sa vis creativa, la force créatrice dont Dieu l’a doté. Et à un certain stade, Nicolas va jusqu’à dire que depuis la création de l’homme, le développement comme un tout se déroule uniquement à travers la créativité humaine.

C’est vrai dans la mesure où si l’homme, en tant que seul être doué d’intelligence à notre connaissance, n’existait pas, cela ne servirait à rien de savoir s’il existe un autre être doué d’intelligence, car nous ne serions pas là pour en juger. On peut dire que même si nous découvrions maintenant un autre être doué d’intelligence (ce qui pourrait arriver bientôt, car l’univers est si vaste, avec des milliards de galaxies se développant sans cesse, mais dont nous commençons seulement à tirer avantage grâce aux méthodes modernes d’astronautes et de sondes), l’affirmation de Nicolas reste entièrement valable : lorsque l’homme exerce vraiment son pouvoir créateur dans « la poursuite de la sagesse » comme il le dit, il devient alors un « deuxième Dieu ». Cela ne veut pas dire qu’il est pareil à Dieu, mais qu’il peut reproduire en soi cette activité créatrice de Création.

Le monde et l’être pensant


C’est, dans un certain sens, ce concept que Vernadski va élaborer et en réalité toute l’oeuvre de Schiller est imprégnée de cette pensée. Vous connaissez certainement son épigramme : « Cherches-tu le plus haut, le plus grand ? La plante peut te l’apprendre. Ce qu’elle est sans le vouloir, sois-le par la volonté. C’est cela. »

C’est très simple mais ça va droit à l’essentiel. Schiller connaissait bien les oeuvres de Leibniz, par le biais de Jacob Friedrich von Abel, son professeur à la Karlsakademie, et si l’on regarde, par exemple, un écrit de jeunesse, la Théosophie de Jules, on voit bien que Schiller pensait de la même manière. Dans le chapitre « Le monde et l’être pensant », il dit :

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Vladimir Vernadski
crédit : welcome-to-poltava.com.ua

« L’univers est une pensée de Dieu. Cette conception idéale de l’esprit étant passée dans la réalité, et l’enfantement du monde ayant accompli le plan tracé par le Créateur (permets-moi cette image tout humaine), la mission de tous les êtres pensants est de retrouver, dans cet ensemble réalisé, le premier dessin, de chercher la règle dans la machine, l’unité dans la composition, la loi dans le phénomène, et, procédant à rebours, de ramener l’édifice à son plan primitif. Ainsi, dans la nature, il ne m’apparut qu’une seule chose : l’être pensant. Ce vaste ensemble que nous appelons l’univers n’est plus intéressant pour moi que parce qu’il est là pour m’indiquer symboliquement les manifestations diverses de cet être. En moi, hors de moi, tout est l’hiéroglyphe d’une force qui me ressemble. Les lois de la nature sont les chiffres que l’être pensant combine pour se rendre intelligible à l’être pensant, l’alphabet au moyen duquel tous les esprits communiquent avec l’esprit infini et entre eux. L’harmonie, la vérité, l’ordre, la beauté, l’excellence, me causent de la joie, parce qu’ils me font passer à l’état actif d’inventeur, de possesseur de ces perfections, parce qu’ils trahissent la présence d’un être sensible et intelligent, et me font soupçonner une parenté entre cet être et moi. Une nouvelle découverte dans ce domaine de la vérité : la gravitation universelle, la circulation du sang, le système de la nature de Linnée, a pour moi au fond la même signification que la découverte d’une antique dans les fouilles d’Herculanum : l’un et l’autre ne sont que le reflet d’un esprit, une nouvelle connaissance faite avec un être qui me ressemble. Je m’entretiens avec l’infini par l’intermédiaire de la nature et de l’histoire – je lis l’âme de l’artiste dans son Apollon. »

Voilà le même thème, ou la même idée, que le poète anglais Keats évoque dans son Ode sur une urne grecque, où celui qui observe cette urne voit soudain revivre l’artiste qui, il y a des milliers ou des centaines d’années, la créa.

Nous allons entendre une présentation sur ce thème aujourd’hui, je ne vais donc pas m’y attarder. Je dirai seulement que j’ai récemment éprouvé le même sentiment devant un portrait de Léonard de Vinci, dans une exposition à Berlin sur les « Visages de la Renaissance ». Devant le tableau La dame à l’hermine, les larmes me sont tout à coup montée aux yeux, parce qu’à côté de ce portrait incroyable, le premier du genre dans sa qualité énigmatique et ambiguë, j’ai soudain connu Léonard – il était pour ainsi dire présent dans la salle à côté du portrait. C’était une expérience tellement forte que j’ai effectivement été émue aux larmes.

Cela signifie que l’univers est fondamentalement fait de telle manière qu’on puisse reconnaître de telles vérités.

Schiller poursuit, dans la Théosophie de Jules :

« Tous les esprits sont attirés par la perfection. Tous, il peut y avoir ici des égarements mais pas une seule exception, tous aspirent au plus haut degré de la libre manifestation de leurs forces, tous ont une tendance commune à agrandir la sphère de leur activité, à attirer à eux, à rassembler en eux, à s’approprier ce qu’ils reconnaissent bon, excellent, délectable. L’intuition du bon, du beau, du vrai, est la prise de possession momentanée de ces attributs. Quand nous percevons un état déterminé de l’âme, nous nous plaçons nous-mêmes dans cet état. Quand notre pensée nous représente une vertu, une félicité, une action, la découverte d’une vérité, à ce moment nous sommes les possesseurs ou les auteurs de ce que notre esprit conçoit : nous devenons nous-mêmes l’objet senti. »

Maintenant tout le monde va se dire : « Ah, si c’était aussi simple, s’il suffisait de s’entourer du beau pour devenir aussitôt une personne créatrice et s’engager pour le beau, le noble et le vrai ! Hélas, ça ne marche pas comme ça dans la vie réelle. »

C’est un problème, bien sûr, mais j’ai aussi longuement réfléchi à ce problème. Toute cette question de l’éducation esthétique – que l’homme soit effectivement le seul être capable de se transformer volontairement en génie – est traitée par Schiller dans ses Lettres esthétiques. C’était sa réaction à l’échec de la Révolution française et à la terreur jacobine, jugeant qu’« un grand moment rencontra un peuple petit ». Il en découlait que l’éducation esthétique de l’homme est la seule voie permettant de le sortir de l’abrutissement et de la barbarie. Il avait donc l’idée de l’éducation des émotions.

Il me semble qu’aujourd’hui encore, le plus urgent est de comprendre que l’homme doit non seulement développer sa raison, mais devenir une « âme belle ». Devenir une belle âme signifie éduquer ses émotions jusqu’à un degré de raison tel que l’on puisse s’y fier aveuglément, car elles ne nous inspireront jamais quelque chose qui ne soit commandé par la raison. Lorsque cette condition est atteinte – et on peut y parvenir en se plongeant dans l’art classique, les découvertes, la créativité – dès lors, liberté et nécessité, passion et devoir se confondent et ne font plus qu’un.

Là est vraiment la clé. Et en ce moment de terrible danger, je voudrais insister là-dessus. Car on voit beaucoup de gens très intelligents, avec toutes sortes de compétences, mais lorsqu’on entre dans le domaine de l’humain, on constate un déficit énorme. C’est pourquoi je pense que cet idéal schillérien de l’éducation des émotions est la clé pour surmonter cette crise.

En effet, dans le combat, ce n’est jamais la technologie ni les armes qui font défaut, mais plutôt le côté subjectif de ceux qui affrontent [le danger].

Schiller dit plus loin (toujours dans la Théosophie de Jules) :

« Je suis convaincu que dans l’heureux instant où l’idéal se révèle à eux, l’artiste, le philosophe, le poète, sont réellement les grands hommes, les hommes excellents dont ils tracent l’image. Mais, chez un grand nombre, cet ennoblissement de l’esprit n’est qu’un état anomal, violemment produit par un bouillonnement plus vif du sang, par un plus rapide essor de l’imagination, et qui par cela même, fugitif comme tout autre transport, s’évanouit et livre le coeur, d’autant plus épuisé, aux caprices despotiques de viles passions. Je dis d’autant plus épuisé, car une expérience universelle nous enseigne que le criminel qui succombe de nouveau après s’être amendé est toujours le plus furieux, et que les renégats de la vertu se dédommagent dans les bras du vice avec d’autant plus de volupté, que la contrainte du repentir leur était plus importune. »

Cela vaut aussi pour l’état actuel des choses : lorsqu’un peuple développé sombre, il devient encore plus barbare qu’un peuple qui ne l’a jamais été.

Nous en avons un exemple dans l’histoire récente de l’Allemagne. Et d’autres nations qui veulent mener la guerre aujourd’hui sont confrontées au fait que l’Amérique, cette grande République qui a réuni dans sa création, dans sa Constitution, le meilleur de ce que l’Europe avait à offrir, est en passe de déclencher une guerre qui sera pire que les Première et Deuxième Guerres mondiales.

Aussi, les gens qui avaient des doutes lorsque Lyndon LaRouche comparait Obama à Néron, et s’indignaient d’un certain ajout à son visage, feraient bien d’y réfléchir à nouveau de ce point de vue pour conclure qu’il avait bel et bien raison. Si nous ne parvenons pas à stopper cette crise, elle sera bien pire que tout ce que nous avons connu jusqu’à présent.

Sortir de la barbarie

Dans son Histoire universelle, Schiller développe la même idée que celle que nous avons évoquée pour le Timée, en indiquant la manière dont l’espèce humaine a évolué vers un état supérieur. J’aimerais le citer brièvement :

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Wilhem Leibniz
crédit : belcikowski.org

« Les découvertes que nos navigateurs européens ont faites dans les mers lointaines et sur des plages reculées nous offrent un spectacle aussi instructif qu’intéressant. Elles nous montrent des peuplades qui, aux degrés les plus divers de culture, sont établies autour de nous, comme des enfants de différents âges entourent un adulte et lui rappellent, par leur exemple, ce qu’il fut autrefois et de quel point il est parti. Une main sage paraît nous avoir gardé à dessein ces tribus grossières, jusqu’à une époque où nous fussions assez avancés dans notre propre culture pour faire à nous-mêmes une utile application de cette découverte, et restituer d’après ce miroir le commencement perdu de notre histoire. Mais qu’il est humiliant et triste, le tableau que ces peuples nous présentent de notre enfance ! et pourtant ce n’est pas au premier degré que nous les voyons. L’homme a eu un début encore plus méprisable. Nous trouvons ceux-ci formant déjà des peuples, des corps politiques : or, il a fallu à l’homme des efforts extraordinaires pour s’élever à l’état de société politique.

« Mais qu’est-ce que les voyageurs nous racontent de ces sauvages ? Ils en trouvèrent maintes fois qui n’avaient nulle connaissance des arts les plus indispensables, sans fer, sans charrue, quelques-uns même privés de feu. Il y en avait qui disputaient encore aux bêtes sauvages leur nourriture et leur habitation ; chez un grand nombre, c’était à peine si le langage s’était élevé des sons inarticulés de la bête aux accents intelligibles. Ici n’existait pas encore le lien si simple du mariage ; là, nulle notion de la propriété ; ici, l’âme, sans ressort, ne pouvait pas même retenir une expérience qu’elle renouvelait pourtant chaque jour ; on voyait le sauvage abandonner, insouciant, le gîte où il avait dormi cette nuit, parce que l’idée ne lui venait pas qu’il dormirait de nouveau le lendemain. Mais chez tous était la guerre, et il n’était pas rare que la chair de l’ennemi vaincu fût le prix de la victoire. »


Schiller le compare alors à son époque : « Que sommes-nous maintenant ? Laissez-moi m’arrêter un moment devant le siècle où nous vivons, devant la forme actuelle du monde que nous habitons. »

Il décrit alors comment le travail de l’homme et son habileté lui ont permis de gagner du terrain sur la mer, de développer les forêts de Germanie, de replanter sur le Rhin les vignes ramenées d’Asie, de remplir les greniers, etc.

« Combien de créations de l’art, combien de prodiges de l’industrie, quelles lumières dans tous les domaines de la science, depuis que l’homme ne consume plus sans profit ses forces dans la triste défense de sa personne ; depuis qu’il dépend de lui de transiger avec la nécessité, à laquelle il ne doit jamais se soustraire entièrement ; depuis qu’il a conquis le précieux privilège de disposer librement de son aptitude et de suivre l’appel de son génie ! Quelle vive activité partout, depuis que la multiplication des désirs a donné de nouvelles ailes à l’esprit d’invention et ouvert de nouveaux espaces à l’industrie ! Toutes les têtes pensantes sont unies maintenant par un lien cosmopolitique, et désormais l’esprit d’un Galilée ou d’un Erasme moderne peut s’éclairer de toutes les lumières de son siècle. »

A la fin de son Histoire universelle, Schiller arrive à la conclusion qu’il n’y a qu’une seule manière pour l’homme d’acquérir sa propre immortalité, c’est en attachant « son existence éphémère à cette chaîne impérissable qui serpente à travers toutes les générations humaines » et en faisant s’allumer en nous « une noble ardeur de transmettre à nos descendants cet héritage que nous avons reçu, richement augmenté ».

Parvenir au degré du sublime

D’une certaine manière, la seule chose sur laquelle nous puissions nous appuyer en ce moment est d’être parfaitement conscient de pouvoir se hisser au niveau du sublime. Ce qui implique de ne pas placer son identité dans le « ici et maintenant », le plaisir sensuel, l’obtention d’un maximum de plaisir et d’un minimum de douleur, mais d’être pleinement conscient que nous sommes des individus historiques, responsables de tout ce que l’espèce humaine a accompli jusqu’à présent et que nous devons conserver et transmettre, car il est intolérable pour quiconque ayant éprouvé de l’amour pour les idées d’un Beethoven ou d’un Schiller, que ces idées disparaissent à jamais dans une telle crise.

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Nicolas de Cues
crédit : ghsmm.bildung-rp.de

Si la civilisation humaine est détruite, il se peut qu’il n’en reste rien et dans ce cas, un Beethoven aura composé en vain, un Bach aura écrit ce merveilleux morceau [référence au motet que l’on venait d’entendre] qui ne sera plus qu’une vague dans le vaste océan. Je pense que nous sommes arrivés à un point où nous devons rallumer la passion pour les grandes idées de la tradition humaniste de l’Europe et les laisser pour ainsi dire résonner en nous. Nous devons les éveiller car ce sont elles qui nous donnent la force dont nous avons besoin en ce moment.

Le travail intellectuel ne doit pas être considéré comme quelque chose que l’on fait parce que c’est obligatoire ou que cela fait plaisir, nous devons plutôt appliquer avec passion les idées qu’un Platon, un Nicolas de Cues, un Leibniz ont pensées. Ou encore celles d’un Schiller, d’un Schubert ou d’un Beethoven, utilisons-les pour accomplir une nouvelle Renaissance.

Le sentiment d’être responsable de ce qui sortira de cette crise (même s’il est vrai que cela ne relève pas seulement de notre responsabilité) est ce qui nous permet, en tant qu’individus, de faire face à cette effroyable réalité, sans perdre notre optimisme.

Dans une telle situation, je suis convaincue qu’il est extrêmement important de croire plus que jamais en la possibilité de réaliser l’éducation esthétique de l’homme, d’accomplir une Renaissance, et de se dire que, dans le fond, une crise aussi grave de la civilisation humaine est peut-être nécessaire pour remettre en cause les axiomes de notre époque faillie et les remplacer par des idées meilleures, en ouvrant ainsi un nouveau chapitre de l’histoire humaine.

Telle est, en réalité, la mission que l’Institut Schiller s’est donnée depuis sa création. Nous nous sommes toujours battus pour un nouvel ordre économique mondial et une nouvelle Renaissance culturelle. Cela constitue la pierre de touche, plus que jamais. C’est pourquoi je vous demande de faire vôtre l’idée que nous devons réussir, car l’alternative est inacceptable.

[1] La chorale de l’Institut Schiller avait ouvert la journée avec le motet Jesu meine Freude de Jean-Sébastien Bach.

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