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La doctrine folle qui conduit Schäuble à organiser le Grexit : « l’ordolibéralisme »

Le 28 juin à 02:06

Par Karel Vereyken

Samedi 22 août 2015 - Les politiques imposées à la Grèce visent non pas à la remettre sur pied mais à provoquer son départ. C’est ce que prévoit un plan préparé par Schäuble et les « ordolibéraux » qui cherchent à créer, suite à une crise institutionnelle, une « nouvelle » UE.

Nombreux sont ceux qui s’interrogent sur le pourquoi des politiques délirantes infligées à la Grèce par la Troïka (BCE, Commission européenne, FMI) et son adjoint, le Mécanisme européen de stabilité (MES).

Quatre ans de coupes budgétaires ont fait chuter le PIB et le niveau de vie des Grecs de 25 % et provoqué un désastre humanitaire. Et les nouvelles cures d’austérité exigées aujourd’hui plomberont le PIB d’environ 10 % supplémentaires, poussant la dette bien au-delà des 200 % du PIB. En clair, la Grèce ne pourra même pas régler sa dette et aura perpétuellement besoin de nouveaux plans de sauvetage et de prêts relais !

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Sadisme, incompétence, aveuglement idéologique ou stratégie oblique ? En tout cas, si l’on voulait provoquer le départ de la Grèce de la zone euro et susciter une grave crise institutionnelle, obligeant nos dirigeants à réécrire les traités européens existants, l’on ne s’y prendrait pas autrement. En vérité, le « grexit » qui se prépare ne sera pas un « grexident » mais une « grexpulsion » !

Wolfgang Schäuble et Angela Merkel se voient depuis des années en grands architectes et fondateurs d’une « nouvelle » UE. Avec le « plan Schäuble », c’est une poignée de pays du Nord, axée sur l’euro et débarrassée des vilains canards boiteux, qui passerait à une intégration monétaire et politique beaucoup plus serrée. Et ce, sous la houlette d’un seul ministre des Finances disposant d’un droit de veto sur les budgets nationaux. Or, de tels transferts de souveraineté nécessitent de nouveaux traités européens. Seulement, pour ériger cet édifice, il faut raser la ruine actuelle et Schäuble sait fort bien que sans crise systémique au sein de la zone euro, personne n’adoptera son plan.

Ce que la plupart des Européens ignorent, c’est que Schäuble n’est pas l’incarnation de l’esprit allemand mais celle d’un courant de pensée économique particulièrement néfaste, « l’ordo-libéralisme », qui ne prospère pas seulement en Allemagne mais domine toute la construction européenne.

Naissance des doctrines libérales

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Walter Eucken (1891-1950).

En 1938, vingt-six penseurs de l’économie libérale se retrouvent à Paris au Colloque Walter Lippman. Sont présents Raymond Aron et Jacques Rueff, les autrichiens Ludwig von Mises et Friedrich von Hayek, ainsi que les premiers ordolibéraux, les allemands Wilhelm Röpke et Alexander Rüstow. Avec ces derniers, deux professeurs de l’université de Fribourg-en-Brisgau (Bade-Wurtemberg), les économistes Walter Eucken (1891-1950) et Franz Böhm (1895-1977), également juriste, publieront à partir de 1948 ORDO, une revue théorique qui s’intéresse avant tout à l’ordre économique et social. D’où les noms d’« ordo-libéraux » ou d’« Ecole de Fribourg » donnés à ce courant.

Initialement, la majorité des participants s’accorde pour désigner les ennemis communs : le communisme, le fascisme, la planification française et le New Deal de Franklin Roosevelt. La plupart se retrouvent en 1947 lors des rencontres organisées en Suisse par le think-tank de Von Hayek, la Société du Mont-Pèlerin.

Cependant, certaines idées divergent. Pour les pères de l’ultralibéralisme de l’Ecole de Chicago (Friedman, etc.), il faut combattre toute forme d’interférence de l’Etat dans les processus économiques et laisser la « main invisible » réguler les marchés.

Diamétralement opposés à cette illusion, les ordolibéraux affirment qu’au contraire l’État doit jouer un rôle fondamental, celui d’organiser un marché « idéal ». Laissée à elle-même, constatent-ils, la libre concurrence finit fatalement par donner naissance à des cartels en position d’oligopole, situation qui annule d’emblée les avantages supposés d’une concurrence libre et non faussée. Pour éviter cet aléa, les ordolibéraux préconisent donc un État fort, capable d’imposer par des sanctions et des pénalités un cadre légal permettant à la libre concurrence d’exprimer pleinement son potentiel supposé.

Tout comme la synarchie d’Empire, pour gérer cet ordre, les ordolibéraux préfèrent les experts et les règles aux décideurs politiques. Ils œuvrent donc de toutes leurs forces pour une sorte de « constitution économique » fondée sur ces grands principes :

- le respect de la propriété privée ;

- une concurrence libre et non faussée garantie par une Cour de justice et des sanctions ;

- la stabilité des prix grâce à une Banque centrale indépendante et hors de toute influence politique ;

- une rigueur budgétaire absolue, inscrite dans la Constitution.

Économie « sociale » de marché

Pour imposer leur doctrine à une Allemagne imprégnée depuis Bismarck par une forte tradition sociale et chrétienne, les ordolibéraux la baptisent « économie sociale de marché ».

Ludwig Erhard, imposé en 1948 par les Etats-Unis comme ministre de l’Économie du chancelier Adenauer, reprend le terme d’« économie sociale de marché » de Müller-Armack, un ordolibéral qu’il nomme, avec les professeurs Eucken et Böhm, conseiller scientifique, tout en combinant leur ordolibéralisme avec certaines idées sociales-démocrates et la doctrine sociale de l’Église. Alors qu’on présente la politique d’Erhard de dérégulation des prix (qui mit fin au marché noir) et de privatisation des grands groupes du secteur public, comme le secret du « miracle économique allemand », ce sont plutôt le Plan Marshall et l’annulation de 66 % de la dette allemande en 1953 qui auront permis ce succès.

En 1957, suivant les préceptes ordolibéraux, la Bundesbank est créée comme autorité indépendante. A la même époque, un Office fédéral de lutte contre les cartels (Bundeskartellamt) est chargé de veiller au respect des règles de la libre concurrence.

C’est entre 1982 et 1998, sous Kohl et Schäuble (lui aussi originaire de Fribourg), que l’ordolibéralisme tentera son retour et fera ses premiers adeptes à gauche. En Allemagne, il se traduira surtout par les politiques terribles de Gerhard Schröder, les mini-jobs, l’Agenda 2010 et les réformes Hartz IV. En Angleterre, bien avant Cameron, la fameuse « troisième voie » de Blair n’est autre qu’une version fabienne du même moule ordolibéral ! En France enfin, c’est Jacques Delors, l’homme qui a supprimé le Glass-Steagall en 1984, qui en sera le meilleur représentant.

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Jacques Delors.
Crédit : img.over-blog-kiwi.com

Europe

Dès le traité de Rome de 1957 instituant la Communauté européenne, le poids de la pensée ordolibérale se fait sentir. Si la France obtient notamment la création de la Politique agricole commune (PAC), le Traité vise à aboutir à « un régime assurant que la concurrence n’est pas faussée dans le marché intérieur » (Art. 3g).

En 1998, la BCE est créée sur le modèle de la Bundesbank. Alors qu’aux Etats-Unis, le patron de la Fed doit rendre des comptes au Congrès, la BCE est entièrement indépendante de toute autorité politique et ne doit veiller qu’à la monnaie, alors que la Fed est également responsable de la croissance et de l’emploi.

Les fameux « critères de convergence » du traité de Maastricht sont un chef-d’œuvre de folie ordolibérale. Imposer des règles d’or interdisant tout déficit ainsi que des mécanismes automatiques de coupes budgétaires s’apparente à une forme de maladie mentale. Pour les ordolibéraux, ce sont les lois et les règles qui doivent primer, et non l’action et la vie des hommes.

Ceux qui contestent ou refusent de se soumettre aux règles doivent, si les pénalités imposées par la Commission européenne échouent à les recadrer, être exclus (Grexit) et humiliés pour terrifier les récalcitrants.

L’ordolibéralisme est désormais la loi de l’Euroland. Lors d’un entretien avec le Financial Times, le 16 juillet 2015, Donald Tusk, actuellement « président » non élu de l’UE, a déclaré : « Si je cherche quelque chose d’inspirant au niveau économique (…) la meilleure école de pensée, ce sont les soi-disant ordolibéraux en Allemagne (…) pour moi, c’est la source de pensée qui peut s’avérer la plus utile aujourd’hui. »

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