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Un problème d’argent ?

Le 12 décembre à 20:12

Par Christine Bierre et Florentin Lesselier, militant de Solidarité et Progrès

2011, nous sommes rentrés dans une phase où le système ne répond plus. La plupart des banques américaines et européennes sont en faillite. Ce système, dont Wall Street et la City de Londres constituent la « pompe à phynance », avec toutes ses banques, montre son vrai visage et peut s’effondrer à tout moment. La BNP ou la Société générale, pour ne citer qu’elles, ont trop joué, trop spéculé sur les marchés et avec la vie des gens.

Ces banques sont dites « universelles ». Elles regroupent les activités des banques de dépôt – l’épargne des citoyens – et celles des banques d’affaires spéculatives et des compagnies d’assurance. Leur devise : « Laissez-nous faire, on s’occupe de tout... » Elles gèrent l’argent des gens, elles fournissent à elles seules les prêts aux États et l’argent à l’économie. Mais elles obéissent aux seules lois du marché, de la City de Londres et de Wall Street, ce qui veut dire profit à court terme, rente et spéculation...

La crise de la dette grecque, celles à venir en Espagne et en Italie, exposent les banques européennes à un effondrement quasi certain, vu l’incapacité de ces Etats à rembourser. Et le plus problématique aujourd’hui est que cet effondrement entraînera avec lui la vie des gens. La course à l’argent et au profit immédiat a remplacé le développement humain.

Comment et pourquoi en est-on arrivé là ? Est-ce un problème d’argent ?


Faisons un petit retour en arrière. Nous sommes en France sous le Second Empire de Napoléon III, au XIXe siècle. Les banques, et notamment la plus importante d’entre elles, la banque Rothschild, financent l’Empire, sous forme de prêts. Elles jouent un rôle très important dans l’économie française.

Le conglomérat financier de la City de Londres est un véritable empire qui s’étend à l’échelle de toute la planète. C’est là qu’on trouve les capitaux pour financer des projets, qui vont parfois aux choses utiles comme le chemin de fer transcontinental en Amérique, mais le plus souvent aux opérations financières en tant que telles ou à des projets coloniaux comme les mines de Cecil Rhodes en Afrique du Sud ou le commerce d’opium entre l’Inde et la Chine !

Face à la perspective des immenses profits qu’un tel système représente, les banques françaises décident de prendre exemple sur la City. Si la City attire à elle tous les capitaux du monde, grâce à son savoir-faire financier, à son empire étendu à l’échelle du monde et à son système de libre-échange, en France, la source des capitaux pour ces banquiers en quête d’empire est l’épargne des citoyens, accumulée après des années de dur labeur.

Pendant la Troisième République, sont apparues les banques dites « universelles ». D’abord, l’Union générale et, par la suite, Paribas et la Société générale. L’Union générale fut créée en 1878 par Eugène Bontoux pour investir dans les Balkans et au Moyen-Orient. S’appuyant sur la puissance financière des conservateurs monarchistes et catholiques, cette banque d’affaires devait aussi concurrencer les banques à capitaux « juifs » qui contrôlaient la place, et notamment la banque Rothschild qui avait la haute main sur l’économie et la politique française.

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Emile Zola
crédit : deslivres.com

C’est dans son célèbre roman L’Argent qu’Emile Zola met en scène la création de la célèbre Union générale, son expansion et sa faillite retentissante de 1882. Il en situe cependant l’existence sous un « Troisième Empire », peut-être une façon de dire que la France avait beau être devenue une République, les pratiques des financiers de cet Empire se poursuivaient.

L’expansion de L’Union générale fut fulgurante, passant de 22 millions de francs à sa création en 1878 à 110 millions en 1881, l’année qui précéda sa faillite. L’action, elle aussi, passa de 500 francs au début à plus de 3000 francs. Une belle affaire, dirait-on aujourd’hui ! Cet établissement financier mena une politique d’investissements tous azimuts dans des brasseries, compagnies d’assurances, chemins de fers, métallurgie, mines, routes et autres. Mais tous ces travaux étaient dépendants de ses spéculations en bourse, et surtout de souscriptions de capitaux factices. Sur les 50 millions qu’elle avait prétendu lever en 1881, elle n’en avait levé que 24 et selon Zola qui avait étudié de près le cas, la banque frauda dès sa fondation sur le montant de ses fonds propres. Au moment de sa faillite, d’innombrables tromperies et fraudes furent découvertes.

Dans l’Argent, Zola montre clairement dans quel état d’esprit sont Eugène Bontoux (Saccard dans le roman) et les financiers de l’époque, une situation qui ne nous est pas inconnue aujourd’hui. Il souligne la folie du jeu dont font preuve ces gens, leur soif d’argent, de la rente et du plaisir immédiat, leur volonté de domination qui vont les conduire tout droit à leur chute et celle de leur pays.

Pour Saccard, « se battre, être le plus fort dans la dure guerre de la spéculation, manger les autres pour ne pas qu’ils vous mangent, c’était, après sa soif de splendeur et de jouissance, la grande cause, l’unique cause de sa passion des affaires. S’il ne thésaurisait pas, il avait l’autre joie, la lutte des gros chiffres, les fortunes lancées comme des corps d’armée, les chocs des millions adverses, avec les déroutes, avec les victoires, qui le grisaient... »

Saccard disait à son ami : « Comprenez donc que, dans ces questions de crédit, il faut toujours frapper l’imagination. L’idée de génie, c’est de prendre dans la poche des gens l’argent qui n’y est pas encore. Du coup, ils s’imaginent qu’ils ne le donnent pas, que c’est un cadeau qu’on leur fait. Et puis, vous ne voyez pas l’effet colossal de ce bilan anticipé paraissant dans tous les journaux, de ces trente-six millions de gain annoncés d’avance, à toute fanfare !… La Bourse va prendre feu, nous dépassons le cours de deux mille, et nous montons, et nous montons, et nous ne nous arrêtons plus ! »

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Le président-fondateur du Crédit lyonnais, Henri Germain, adopte en 1882, puis formule en 1904, la "doctrine Germain". Il s’agit de règles de gestion adaptées aux banques de dépôts, faisant la distinction au sein du secteur bancaire entre banques de dépôts et banques d’affaires. Il remet ainsi en cause le projet de "banques universelles" pratiquée à l’époque. Loin de s’opposer au placement de l’épargne dans des montages financiers et des prêts obligataires à long terme, la doctrine Germain préconise de faire des banques de dépôts de simples intermédiares chargés du placement des actions et des obligations émises entre les investisseurs et les épargnants.
crédit : http://fr.academic.ru

Après la faillite de l’Union générale en 1882, qui provoqua un krach général de la bourse, un banquier a cependant appris la leçon qu’on n’aurait jamais dû oublier. C’était Henri Germain, l’un des fondateurs du Crédit lyonnais. Il mit en garde contre les banques universelles, contre le fait d’utiliser les dépôts à vue des particuliers pour des investissements sur titres spéculatifs ou industriels, à moyen et long terme, notant qu’une crise de liquidités pourrait suffire à emporter les dépôts des particuliers. Il proposa alors de séparer banques de dépôts et banques d’affaires, un genre de Glass-Steagall limité avant l’heure.

Si la séparation des banques est une mesure de régulation absolument nécessaire pour protéger les dépôts et le financement des activités liées à l’économie réelle, elle ne permet pas en elle-même de rétablir une économie saine. C’est ensuite à l’Etat d’impulser une activité économique productive en investissant dans la recherche et les grands projets d’avenir et d’infrastructures. La doctrine Germain a bel et bien été appliquée à l’époque, mais cela n’a rien changé à la politique financière désastreuse de l’Empire français qui consistait à orienter les dépôts des épargnants vers le soutien des alliés ou des satrapies de l’Empire. Selon l’historien américain Herbert Feis, il y a eu, dans ce contexte, un partage de rôles entre banques de dépôt et banques d’affaires. Les premières se sont effectivement consacrées aux activités des banques de dépôts, pendant que les secondes continuaient à s’occuper de grands emprunts internationaux et des opérations du marché. Mais les banques de dépôt, avec leurs vastes réseaux, rabattaient les clients pour les opérations sur titres lancées par les banques d’affaires !

Grands projets contre politique financière d’empire

Pourtant, les années 1870 sont des années où plusieurs grands projets d’infrastructures sont lancés par certains gouvernements, comme le plan Freycinet qui permit de construire un réseau de chemins de fer et de canaux pour désenclaver les régions rurales, notamment dans le centre de la France. A l’étranger, c’est l’époque de grands projets comme le canal de Suez, ou même la mise à l’étude du développement des mers intérieures en Afrique du Nord, envisagée par le topographe François-Elie Roudaire pour créer des réserves d’eau dans ces pays.

L’argent aurait donc été le moyen pour financer de grands projets d’infrastructures en développant le pouvoir créateur des populations pour améliorer leurs conditions de vie. Et de l’argent, il y en avait autant en France qu’à la City de Londres, selon Herbert Feis, qui rapporte que dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les capitaux que pouvaient mobiliser les banques françaises en provenance de l’épargne populaire étaient presqu’aussi importants que ceux que brassait l’empire anglais à la City !

Mais voilà que cet argent n’était pas orienté vers le développement de l’industrie ni vers l’emploi productif en France. Selon Herbert Feis, grâce aux taux d’intérêt très bas payés par les banques au niveau national, l’épargne française était détournée pour soutenir la politique étrangère de l’oligarchie française de l’époque. Les alliés ou les satrapies de l’Empire français étant autorisés à placer leurs émissions obligataires ou autres emprunts nationaux sur la place financière de Paris, à des taux d’intérêt plus avantageux que ceux offerts par les banques françaises.

La France va progressivement assimiler l’idéologie inspirée de l’Empire britannique basée sur la rente, l’exploitation des peuples et la domination. C’est le cas notamment vers la fin du siècle, lorsque Théophile Delcassé, un anglophile notoire, devient ministre des Affaires étrangères en 1898. Au cours de son long ministère de 7 ans, Delcassé organise la réconciliation entre les deux vieilles puissances, aboutissant à la signature du traité de l’Entente cordiale en 1904. Dès lors, le destin de la France est scellé à celui de l’Angleterre, une alliance qui les conduira tout droit à la Première Guerre mondiale.

La France s’intègre au modèle et à l’idéologie britannique et rentre dans une logique de guerre. L’argent et la domination deviennent une valeur en soi, un but ultime. « ...Saccard, certainement, menait à lui seul le terrible galop, fouaillait la bête avec une férocité, une inconscience morale extraordinaire, quitte à la tuer. Il était l’unique coupable, elle avait un frisson à tâcher de lire en lui, dans cette âme obscure d’un homme d’argent, ignorée de lui-même, où l’ombre cachait de l’ombre, l’infini boueux de toutes les déchéances. (…) L’argent, l’argent roi, l’argent Dieu, au-dessus du sang, au-dessus des larmes, adoré plus haut que les vains scrupules humains, dans l’infini de sa puissance ! »

C’est la base du principe monétariste ou ultralibéral qui perdure jusqu’à nos jours.

Mettre fin au règne de l’argent

Le problème le plus fondamental aujourd’hui est ici. Comme à ces époques, la plupart de l’argent dont disposent les banques n’est pas orienté vers l’amélioration des conditions de vie de la population, mais vers le profit à court terme. Nous vivons dans un système où il est plus rentable d’investir dans la spéculation, les actions à haut risque, les renflouements bancaires pour faire du profit le plus rapidement possible plutôt que d’investir dans de grands projets d’infrastructures.

Et c’est bien la volonté de l’empire financier actuel de la City de Londres et de Wall Street, comme c’était à l’époque les intentions de l’Angleterre envers les peuples qu’ils soudoyaient. Comme ce fut celle des milieux financiers français par la suite, après Fachoda et « l’entente cordiale ». Ils ont créé ce système pour garder la mainmise sur « leur » population, pour les contrôler afin de les empêcher de connaître la vérité, d’atteindre la liberté et la connaissance permettant de faire évoluer le monde. D’où la nécessité d’agir aujourd’hui pour rompre avec cette idéologie destructrice.

C’est toute l’importance des leçons du New Deal de Franklin D. Roosevelt qui a permis aux Etats-Unis de sortir de la dépression de 1929. Le 6 mars 1933, Roosevelt ferma les banques américaines et Wall Street pendant quatre jours (banking holiday) et mit en place la Commission Pecora pour enquêter sur les origines de cette crise. Plusieurs banquiers furent reconnus coupables de l’effondrement du système financier, cinq mille banques furent mises en liquidation judiciaire.

Fin juin de la même année, le Glass-Steagall Act fut voté au congrès. Cette loi stipulait la stricte séparation entre banques d’affaires et banques de dépôts. La spéculation avec l’argent des gens était terminée. Mais Roosevelt alla plus loin que la simple séparation bancaire. Il se servit de la Reconstruction Finance Corporation (RFC) pour diriger des capitaux vers de grands projets d’infrastructure à long terme, comme le préconisait un certain Alexander Hamilton, secrétaire d’Etat au Trésor américain et rédacteur de la Constitution américaine de 1776, incluant son concept de Banque nationale. Ainsi, si beaucoup de banques continuèrent à boycotter la politique de Roosevelt, via la RFC Roosevelt mit au centre de sa politique le service de l’intérêt général, et l’argent aussi.

Via la RFC, Roosevelt put lancer une politique de crédit public productif qui créa des millions d’emplois. Il mit en place la Tennessee Valley Authority (TVA), un vaste programme de barrages et de canaux pour permettre à la population d’avoir de l’électricité, de l’emploi, et surtout changer la vision que l’on a de soi-même et progresser. Il mit avant tout l’être humain devant son vrai pouvoir : sa capacité à découvrir des principes physiques universels qui permettront de faire progresser l’humanité. C’est cela la vraie richesse, c’est pour ces idées-là que l’on doit se battre aujourd’hui et demain !

L’argent n’avait plus de valeur en soi, dans le système économique comme chez les citoyens. C’était la créativité qui comptait désormais, le sens de l’effort commun, de se sentir utile à la société en améliorant la condition de tous. C’était l’intention de Franklin D. Roosevelt à travers des mesures comme le Glass-Steagall Act et le New Deal. Des mesures morales qui ont un sens profond d’humanité.

Zola, tout au long de son livre, insiste sur le fait que le problème, ce n’est pas l’argent mais plutôt l’idée qu’on a de soi. La folie du jeu, la soif de la reconnaissance et de la domination, le manque d’humanité et de morale envers soi-même et envers les autres, l’individualisme viscéral, le vice et la peur de l’autre : « Elle [Mme Caroline qui partageait la vie de Saccard] voyait Saccard à nu, cette âme dévastée d’un homme d’argent, compliquée et trouble dans sa décomposition. Il était en effet sans liens ni barrières, allant à ses appétits avec l’instinct déchaîné de l’homme qui ne connaît d’autre borne que son impuissance. Il avait partagé sa femme avec son fils, vendu son fils, vendu sa femme, vendu tous ceux qui lui étaient tombés sous la main ; il s’était vendu lui-même, et il la vendrait elle aussi, il vendrait son frère, battrait monnaie avec leurs cœurs et leurs cerveaux. Ce n’était plus qu’un faiseur d’argent, qui jetait à la fonte les choses et les êtres pour en tirer de l’argent. Dans une brève lucidité, elle vit l’Universelle suer l’argent de toutes parts, un lac, un océan d’argent, au milieu duquel, avec un craquement effroyable, tout d’un coup, la maison coulait à pic. Ah ! l’argent, l’horrible argent, qui salit et dévore ! »

L’argent, ce n’est rien ; il est tout juste un instrument permettant de financer des industries, des hôpitaux, des écoles, des emplois qualifiés et utiles pour la société, et même des idées. Tout ce qui est nécessaire pour que l’être humain se développe dans de bonnes conditions afin de pouvoir penser et agir sur le monde pour l’améliorer grâce à sa créativité. Il est le représentant d’une valeur produite.

Que faire ?


Et nous dans tout ça ? C’est toute l’importance de la campagne présidentielle de Jacques Cheminade aujourd’hui et demain, pour montrer la voie, sortir du débat monétariste dans lequel veulent nous embarquer la plupart des politiciens et des financiers et montrer qu’un autre système est possible, celui qui est basé sur le cœur, l’esprit de découverte et le pouvoir créatif des êtres humains.
D’où la nécessité de remettre d’urgence en vigueur la loi Glass-Steagall en France et aux Etats-Unis, pas seulement comme une simple mesure de régulation, mais pour liquider le système spéculatif et réorienter l’économie vers la production physique et le financement des infrastructures avec le projet NAWAPA aux États-Unis et le « Pont terrestre eurasiatique » pour le monde.

Le grand poète allemand Friedrich Schiller disait : « L’homme, c’est l’être qui veut. »

Qu’est-ce que nous voulons pour demain ? Croire que l’être humain est une bête qui doit dominer les autres pour être le plus fort, pour se sentir libre et heureux ? Ou plutôt considérer l’être-humain comme un être créateur capable de découvrir et d’aimer ? La crise systémique globale actuelle nous montre, en tout cas, que la première solution ne marche pas et que la deuxième dépendra du courage que chacun d’entre nous déploiera au milieu de cette terrible crise.

Une leçon d’Erasme de Rotterdam

Pour gagner sa vie lors de ses longs séjours à Paris entre 1495 et 1499, le grand humaniste Erasme de Rotterdam dispensait des leçons de latin aux enfants que lui confiaient les familles aisées. Dégoûté de la vulgarité et de la langue barbare employée par bon nombre d’auteurs latins, Erasme composa dans un latin nouveau une longue série de petits dialogues dans ce but. Les Colloques d’Erasme, publiés en 1522, ne manquent jamais d’ironie et restent une référence pour tout humaniste digne de ce nom. Dans L’Ami du mensonge et l’ami de la vérité, Erasme se montre sans concession envers les pratiques délictuelles d’un monde financier qui sombrait (déjà) dans le mensonge et le crime.

L’ami du mensonge et l’ami de la vérité

Colloque d’Erasme de Rotterdam (extrait)

Après avoir démontré à Philétyme sa maîtrise incomparable de l’art de mentir :

Philétyme : Le gain provenant du mensonge est plus honteux que celui qu’on obtient par l’utilisation de l’urine.
Pseudochée : C’est vrai, certes, mais seulement pour ceux qui ignorent l’art de mentir.
Philétyme : En quoi consiste au fond cet art dans lequel tu es maître ?
Pseudochée : Il ne serait pas juste que je te l’enseigne pour rien. Paie et je te le dirai.
Philétyme : Je n’achète pas de science malhonnête.
Pseudochée : Fais-tu par hasard don de tes biens ?
Philétyme : Je ne suis pas si fou.
Pseudochée : Eh bien ! Moi non plus, et je tire de mon art des revenus plus sûrs que toi de tes propriétés.
Philétyme : Tu le garderas donc pour toi. Donne m’en seulement un exemple, pour me convaincre que tes affirmations ne sont pas absolument sans fondement.
Pseudochée : Voici. Je fais de nombreuses affaires et avec beaucoup de gens : j’achète, je vends, je recouvre des créances, je loue, j’emprunte, je reçois des dépôts.
Philétyme : Et après ?
Pseudochée : D’une manière générale, je m’attache à tromper de préférence ceux qui me prendront difficilement sur le fait.
Philétyme : A savoir ?
Pseudochée : Les sots, les gens sans mémoire, les étourdis, les absents et les morts.
Philétyme : Il est certain qu’un mort ne pourra te confondre.
Pseudochée : Si je vends quelque chose à crédit, je le note soigneusement sur mes registres de comptes.
Philétyme : Et ensuite ?
Pseudochée : Quand il s’agit de payer, j’impute à l’acheteur plus de marchandises qu’il ne lui en a été délivré. Qu’il ait oublié ou soit insouciant, je m’assure un bon gain.
Philétyme : Et s’il découvre la différence ?
Pseudochée : Je lui soumets mon livre de comptes.
Philétyme : Mais s’il te montre ou te prouve qu’il n’a pas emporté ce que tu prétends ?
Pseudochée : Je proteste avec la dernière énergie car, dans cet art, il faut être résolument sans vergogne. Enfin je peux toujours, comme ultime recours, inventer quelque chose.
Philétyme : Et si tu es manifestement pris en faute ?
Pseudochée : Rien de plus facile : mon serviteur se sera trompé, ou j’aurai mal retenu. D’ailleurs il est habile de mêler ensemble plusieurs comptes, on dupe ainsi plus aisément. Par exemple certains articles ont été barrés, parce qu’on a payé ; d’autres n’ont pas encore été acquittés. Je confonds le tout dans mon dernier mémoire, sans rien effacer. Au moment de régler le solde, le client certes conteste, mais je l’emporte le plus souvent, dussé-je me parjurer. Autre secret de mon art : je choisis habituellement pour me faire payer, le jour où mon débiteur part en voyage et se trouve pris au dépourvu : car moi, je suis toujours prêt. Me confie-t-on un dépôt, je le garde secrètement chez moi et ne le remets pas. Il s’écoule beaucoup de temps avant que le destinataire ne l’apprenne. Alors, si les dénégations ne servent à rien, je dis que je l’ai perdu, ou j’affirme mensongèrement l’avoir envoyé et j’accuse les rouliers. Enfin, si je ne puis éviter de le rendre, je ne le fais qu’après l’avoir entamé.
Philétyme : Art admirable, en vérité !
Pseudochée : Parfois, si cela m’est possible, je reçois deux fois le paiement d’une même dette : d’abord chez moi, ensuite dans la demeure de mon débiteur, ou je me rends rapidement. Cependant le temps provoque l’oubli et brouille les comptes, quelqu’un meurt ou entreprend un long voyage. En mettant les choses au pire, je me serai en tout cas servi de l’argent d’autrui. Je vais jusqu’à amener des gens à favoriser mes mensonges en feignant la générosité, mais toujours avec le bien d’autrui, car du mien, je ne donnerais pas un liard à ma propre mère. Bien que, pris isolément, le gain dans chaque affaire puisse paraître maigre, l’ensemble toutefois (en effet, comme je l’ai dit, je me mêle de beaucoup de choses) a produit un revenu non négligeable. Du reste, pour ne pas être découvert, j’ai recours à de nombreuses fourberies, mais surtout à celle-ci : j’intercepte toutes les lettres possibles, je les ouvre et les lis. Quand l’une d’elles me semble susceptible de me nuire, je la garde, ou si je la rends, je choisis le moment. De plus avec mes mensonges je sème la discorde entre des gens séparés par une grande distance.
Philétyme : Quel avantage y trouves-tu ?
Pseudochée : Il est double. D’abord, si un engagement que j’ai pris au nom de quelqu’un d’autre et qui m’a déjà valu un présent (car je vends cher le vent) n’est pas respecté, je feins que la faute en revient à telle ou telle personne.
Philétyme : Et si elle nie ?
Pseudochée : Elle est loin, par exemple à Bâle, et c’est en Angleterre que je promets. Ensuite, avec la mésentente que j’ai suscitée, aucun des deux ne fait confiance à l’autre au cas où il viendrait à m’accuser. Voilà un aperçu de mon art.
Philétyme : Mais cet art, nous avons l’habitude de le nommer le vol, nous autres paysans du Danube qui appelons un chat un chat.
Pseudochée : Comme tu ignores le droit civil ! Peut-on poursuivre pour vol un homme qui a fait disparaître un dépôt, nié une dette ou commis une fourberie de cette sorte ?
Philétyme : Il faudrait pourtant.
Pseudochée : Admire donc la sagesse de nos artifices, qui nous rapportent davantage, ou du moins autant que le vol, et presque sans risque.
Philétyme : Damné sois-tu avec tes ruses et tes mensonges ! Je ne veux même pas te dire adieu.
Pseudochée : Et toi, enrage avec ta vérité en haillons ! Moi en attendant, je vivrai agréablement de mes rapines et de mes tromperies, sous les auspices d’Ulysse et de Mercure.

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