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Liban : qui contrôle la nébuleuse salafiste ?

Le 11 décembre à 17:12

Nous publions ici, avec l’aimable autorisation de l’auteur, l’enquête de Scarlett Haddad, journaliste au quotidien libanais l’Orient du Jour.

Depuis les affrontements de Tripoli, qui s’enlisent dans une sorte de pourrissement, et depuis les incidents dans la Békaa-Ouest, Aïn el-Héloué et Abdé, les salafistes sont revenus au premier plan de l’actualité.

[Au Liban] Les deux camps, la majorité et l’opposition, s’accusent réciproquement de vouloir les utiliser comme une carte maîtresse, la majorité niant leur existence et préférant les relier à Damas, alors que l’opposition, elle, considère qu’ils relèvent directement de l’Arabie saoudite. Mais le mystère salafiste demeure entier. Qui contrôle cette nébuleuse ? Quelle est son influence réelle sur la scène sunnite ? Autant de questions auxquelles il est difficile de répondre tant les versions sont contradictoires et les informations invérifiables. Ce qui est sûr, c’est que désormais, tout le monde s’intéresse à ce groupe, tantôt pour effrayer ses adversaires et tantôt pour gagner de nouvelles voix électorales...

Tout a commencé lors des derniers affrontements dans la région de Tripoli. Les habitants de Bab el-Tebbaneh et de Qobbé (deux quartiers sunnites) ont raconté à leurs voisins tripolitains et aux journalistes que les combattants qui se sont déployés dans leurs rues ne sont pas ceux qu’ils voyaient d’habitude. Selon plusieurs témoignages concordants, il ne s’agissait plus des habitués du quartier enrôlés sous la bannière du Courant du futur, mais de miliciens aguerris et violents avec des allures totalement islamistes.

Une nouvelle tournure...

Les habitants ont alors réalisé que la guerre dans leur ville prenait une nouvelle tournure et qu’elle comportait désormais des enjeux différents. Il ne s’agit plus du traditionnel conflit entre les alaouites de Jabal Mohsen et les sunnites de Bab el-Tebbaneh qui remonte aux années 1975 et 1976, mais d’un affrontement plus stratégique entre l’Arabie saoudite d’une part, l’Iran et la Syrie de l’autre. Pour les habitants des quartiers endommagés, il est clair que l’objectif est d’aiguiser la haine entre les deux parties, et à travers les alaouites, contre les chiites en général, mais aussi d’essayer de modifier les équilibres politiques dans la région.

Selon un responsable du Mouvement de l’unification islamiste, (fondé par cheikh Saïd Chaabane dans les années 80 et qui, après s’être violemment battu aux côtés de l’OLP contre les troupes syriennes au début des années 80, est désormais considéré comme plus proche de l’Iran que de l’Arabie), les groupes salafistes se sont bel et bien installés à Tripoli et, tout en n’ayant pas de chef ni une structure bien définie, ils sont courtisés désormais par toutes les parties en présence.

Selon ce responsable du MUI qui a requis l’anonymat, les salafistes de Tripoli auraient essentiellement trois grandes figures : Kanaan Naji, Soufiane Zohbi et Daïyatelislam Chahhal. Ces trois personnalités, qui ont chacune son groupe et ses moyens de financement essentiellement en provenance d’Arabie saoudite, ont pris de l’influence dans la capitale du Nord à la suite de l’exacerbation du sentiment sunnite dans la rue.

Les haines aiguisées

Les derniers événements de Beyrouth, les 7 et 8 mai, ont augmenté encore leur popularité dans les quartiers défavorisés, mais ces trois groupes se sont bien gardés de provoquer des incidents importants à Tripoli en cette période car ils ne se sentaient pas assez forts pour remporter la bataille.

Ils s’étaient alors contentés d’attaquer quelques permanences isolées, comme celle du Courant du futur ou du parti Baas, pour marquer leur présence. Mais il n’y avait pas eu d’affrontements à proprement parler dans la région de Tripoli.

Selon cheikh Ibrahim Saleh, qui se qualifie d’indépendant, c’est à partir de la mi-mai que les groupes salafistes ont commencé à être courtisés par les deux camps en présence.
Cheikh Saleh précise que depuis l’accord de Doha et l’adoption d’un nouveau découpage électoral, les deux camps ont fait leurs calculs et il leur est apparu que les prochaines élections législatives devraient se jouer à quelques sièges de différence, entre la majorité et l’opposition. Un expert en questions électorales, qui a aussi requis l’anonymat, confirme cette hypothèse et révèle que si les résultats des élections ne présentent aucun suspense dans certaines régions, tout va se jouer dans quelques circonscriptions chrétiennes et sunnites.

Selon cet expert, pour le Courant du futur, le Akkar est acquis, ainsi pratiquement que Beyrouth et Saïda où Bahia Hariri et Oussama Saad sont en voie de conclure un accord. Par contre, la Békaa-Ouest et Tripoli représentent des inconnues. Dans la Békaa-Ouest, le Courant du futur a un adversaire non négligeable en la personne de l’ancien ministre Abdel Rahim Mrad et ses alliés, et à Tripoli, Omar Karamé peut, s’il noue des alliances électorales avec l’ancien Premier ministre Nagib Mikati et le ministre Mohammad Safadi, emporter la plupart des sièges de la ville. Or, aussi bien dans la Békaa-Ouest qu’à Tripoli, le courant salafiste est en train de se développer et représente désormais un paquet d’électeurs qui pourraient faire pencher la balance d’un côté comme de l’autre. C’est pourquoi il est désormais courtisé par les deux camps.

Congrès général sunnite

Selon le responsable du MUI, c’est autour des salafistes que se joue donc la véritable bataille de Tripoli. Il affirme qu’il y a trois semaines, l’Arabie saoudite avait directement lancé l’idée d’un congrès général regroupant toutes les forces sunnites au Liban, dont les salafistes, pour conclure une sorte d’alliance sur des principes généraux, dont la défense des sunnites du Liban. L’idée ne s’est pas encore concrétisée pour des raisons d’organisation, mais elle existe toujours.

De son côté, le Hezbollah ne reste pas les bras croisés. Il tente de diviser les salafistes et d’en gagner quelques-uns à sa cause. Au cours de la première semaine de juin, une rencontre élargie s’est ainsi tenue à Tripoli regroupant des cheikhs de la daawa salafiste de la ville. C’est le propre cousin de Daïyatelislam Chahhal, cheikh Hassan Chahhal, qui préside l’association « L’appel de la foi, de la justice et de la bienfaisance », qui a en quelque sorte dirigé la réunion. Elle portait sur le thème suivant : il n’y a pas de raison de participer à une guerre de rue pour le compte du Courant du futur qui n’a pas tenu ses promesses. Dans une déclaration à la presse, cheikh Hassan Chahhal a reconnu l’existence de conflits et de divergences entre les sunnites et les chiites. Mais il a ajouté que s’il n’est pas en son pouvoir de les régler, les salafistes devraient en tout cas jouer un rôle de rapprochement entre les musulmans et rappeler qu’il existe un ennemi commun, Israël, contre lequel tous les efforts doivent se concentrer.

« Laissons de côté le conflit doctrinaire... »

Le Hezbollah avait adressé aux parties réunies le message suivant : « Laissons de côté la question doctrinaire entre les chiites et les sunnites, et tentons de nous concentrer sur nos objectifs communs, le développement de la scène sunnite et la lutte contre les projets américano-israéliens. » Le message a rencontré un écho positif chez certaines figures salafistes qui en ont donc longuement discuté au cours de cette réunion.

D’ailleurs, selon cheikh Hassan Chahhal, le mufti de Tripoli, cheikh Malek Chaar, appuie cette démarche et estime qu’il faut à tout prix épargner la ville et protéger les sunnites de nouvelles secousses. Dans sa déclaration à la presse, cheikh Hassan Chahhal a aussi critiqué son cousin, l’accusant de travailler pour son propre compte et de s’être dissocié des autres mouvements salafistes. Cheikh Hassan Chahhal avait donc repris à son compte l’idée d’une rencontre élargie de tous les groupes salafistes, mais cette fois pour tenter de trouver une sorte de formule de coexistence pacifique avec les chiites et les alaouites afin de se concentrer sur les ennemis communs.

Ce projet a été rapidement remis en question par les nouveaux incidents qui ont éclaté entre Bab el-Tebbaneh et Jabal Mohsen au cours des deux dernières semaines.
Selon le cheikh du MUI qui a requis l’anonymat, ces affrontements visent essentiellement à étouffer dans l’œuf toute tentative de regroupement des salafistes sous une bannière de non-agression contre les chiites. Les incidents auraient, selon lui, pour principal objectif de raviver la fibre sunnite contre les chiites et les alaouites. D’autant que les alaouites ont sciemment bombardé des quartiers sunnites relativement éloignés de la « ligne de démarcation » pour semer la révolte et la peur parmi la population.

Des cellules entrées dans la clandestinité et incontrôlables

Mais selon ce cheikh, les combattants islamistes qui sont en train d’investir le quartier de Bab el-Tebbaneh et celui de Qobbé ne relèvent d’aucune organisation connue. Même cheikh Soufiane Zohbi, président des « Gardiens du patrimoine islamique » et connu pour être une figure salafiste d’influence, a nié être impliqué dans les derniers affrontements, tout comme cheikhs Kanaan Naji et Daïyatelislam Chahhal.

Pour le responsable du MUI, c’est l’indice que ces trois figures servent de paravent et n’ont pas de pouvoir réel sur le terrain. Selon ce responsable, depuis les combats de Nahr el-Bared, les salafistes qui se sont échappés du camp se sont réfugiés dans la clandestinité. Chacun a recréé sa petite cellule et agit selon son propre agenda. Toujours selon ce cheikh, l’argent coule à flot, en provenance d’Arabie pour les salafistes « pur jus » et d’Iran pour ceux qui veulent surmonter les clivages entre sunnites et chiites. C’est ainsi que les miliciens se baladent, selon lui, dans les rues de Tripoli, avec des dizaines de milliers de dollars en poche à la recherche d’armes et de fusils en tout genre. Toujours selon le cheikh du MUI, ces cellules ont une grande capacité de nuisance et de déstabilisation. Mais elles ne peuvent pas mener une bataille rangée et l’emporter. C’est pourquoi, selon lui, les affrontements de Tripoli ne peuvent pas dégénérer en une bataille généralisée. Ils ont pour objectif de constituer un foyer de tension et d’empêcher une unification des salafistes de nature à faire pencher la balance électorale dans un sens ou dans l’autre.

Ce que le cheikh ne dit pas, mais que tout le monde pressent, c’est que la question des salafistes a aussi une dimension régionale. Le jour où les Iraniens et les Saoudiens, sans oublier les Syriens, décideront d’établir entre eux des relations saines, la « bombe salafiste » sera désamorcée au Liban. Mais cela ne semble pas imminent. Entre-temps chaque pays fait bouger ses pions en prenant le risque que certains soient totalement incontrôlables...

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